Réponse

Axes et Cibles

Chers amis,

voici pour information quelques éléments portés à votre connaissance qui doivent vous permettre de vous faire une idée du climat et de l'état des débats actuellement au sein du milieu des EGP à Paris, lequel reste un milieu toujours numériquement restreint

Comme vous vous en doutez certaines tensions ne sont n'est pas facile à vivre au quotidien mais malgré tout j'ai quand même le sentiment que les choses avancent ici un petit peu notamment dans la mesure où un thème comme l'analyse de la circulation du pouvoir au sein du milieu analytique en général et au sein des EGP en particulier, thème que notre groupe avait depuis longtemps proposé d'inscrire à l'étude dans le milieu francophone des EGP et qui avait suscité au départ énormément de résistances, est maintenant officiellement reconnu comme digne d'intérêt.

Pour ce qui est de Rio la lecture du pré-programme tel qu'il m'est actuellement parvenu me laisse sceptique dans la mesure où l'on voit mal en quoi il se prépare là une autre chose qu'un congrès international classique. Je viendrais bien sûr mais je ne sais même pas si je donnerai le moindre article dans ce contexte là puisque apparemment, du côté du comité exécutif de Rio, vouloir produire des pensées sur l'organisation même du réseau serait d'emblée s'inscrire hors sujet.

La grande difficulté de Rio, me semble-t-il, sera d'avoir une salle suffisamment sereine pour que certaines tensions puissent se parler, pour que quelque chose qui ressemble à une parole libre parvienne vraiment à circuler sans que ceux qui ne sont pas tout à fait d'accord avec les organisateurs du congrès aient l'air en permanence d'être dans l'accusation.

Pour ce qui est des documents qui suivent il s'agit de courriers qui ont récemment circulé par voie électronique entre le groupe Axes et Cibles , le groupe Subjectivus et l'association des Amis des EGP. Francis Capron a mis en ligne sur le site de la Cyber Revue un argument de travail pour Rio qui nous désigne en tant que mauvais objet. Pour l'instant nous attendons un peu de voir si cet homme peut revenir un peu en arrière et accepter une vraie forme de dialogue avec un autre groupe tout autant partenaire des EGP que le sien ; en fonction des réponses qu'il nous donnera ou nous refusera, nous déciderons de ce que nous publierons au titre d'un droit de réponse.

Dans l'attente de la suite de cette affaire parisienne mais dont les retombées vous concernent aussi un peu merci de garder ces courriers pour votre information personnelle et de ne pas en faire une utilisation publique sur la scène des EGP sachant que le but de l'histoire n'est pas de créer des tensions inutiles mais de faire avancer la liberté d'avoir des idées différentes sur le sens à donner au mouvement et de pouvoir les exprimer publiquement sans s'entendre dire qu'on mérite l'exclusion

D'ici quelque temps j'enverrai à Maria Cristina un document à mettre cette fois-ci en ligne sur votre site dans une version qui reprendra l'essentiel de la controverse en cause avec, je l'espère, des avancées nouvelles dans le sens d'une conciliation ainsi qu'un texte et de mise à jour relatif aux activités du groupe Axes et Cibles sur l'ensemble de l'année 2002/2003

Avec mon meilleur souvenir

Anne-Geneviève Roger

Dans la mesure où l'argument de travail rendu public par le groupe Subjectivus (www.etatsgeneraux-psychanalyse.net/groupes/Subjectivus.html) en vue de la seconde rencontre mondiale des États Généraux de la Psychanalyse contient une attaque précise contre Axes et Cibles Analytiques accusé de n'avoir foncièrement rien compris au sens du mouvement EGP, les trois responsables de ce groupe ont estimé devoir réagir. Anne-Geneviève Roger, Michel Juffé et Jacques Letondal ont écrit à Francis Capron, secrétaire de l'association des amis des États Généraux et animateur de Subjectivus :

Suite à cet échange de courriels, René Major, président de l'association des Amis des EGP a mis en circulation mi-avril une "lettre aux Amis concernés" qui reconnaît l'intérêt de cette disputatio et insiste sur la nécessité de veiller à la courtoisie des échanges


LETTRE D'AG ROGER
Paris le 1er Avril 2003
Cher Francis,
Cher Secrétaire des Amis

Vous me communiquez votre texte pour avis et puisque vous sollicitez ma réaction, je ne vous cacherai pas ma perplexité face à certains aspects de votre argument de travail pour Rio.

Inciter à une meilleure prise en compte de la dimension historique au sein des EGP me semble une bonne chose et l'on peut tout à fait concevoir d'associer cela à l'idée d'entamer des débats entre divers groupes susceptibles d'avoir des interprétations dissemblables de la référence aux États Généraux.

Vous avez naturellement tout à fait le droit d'estimer que mes positions et celles du groupe Axes et Cibles (merci de bien vouloir nous restituer les " s " que vous nous supprimez régulièrement) sont contestables, sans grand intérêt, voire de les juger dangereuses pour l'avenir du mouvement et d'utiliser votre talent pour construire une thèse qui aurait comme vertu principale de se situer aux antipodes de la nôtre. Il me paraît en revanche nettement plus contestable de parler sur ce sujet dans une éventuelle confusion des rôles entre votre place de responsable d'une cellule EGP et celle de secrétaire de l'Association des Amis des EGP.

Votre double casquette me met et met les membres du groupe Axes en difficulté pour vous répondre sans avoir l'air d'attaquer en arrière plan l'Association, ce que précisément nous voulons éviter de faire.

On est en droit d'attendre du secrétaire des " Amis " qu'il tienne un discours serein et qu'il agisse, tout comme le président, en rassembleur. C'est justement parce que je désirais garder une totale la liberté de parole et que je tenais à pouvoir défendre des positions qui ne sont pas toujours celles de tout le monde que je n'ai pas, l'an dernier, postulé à une responsabilité au sein de l'Association.

Sans doute devriez-vous choisir entre vous engager dans une théorisation polémique contre un groupe partenaire ou occuper de façon un peu plus diplomatique et suffisamment bonne votre rôle de Secrétaire des Amis.

Il est parfaitement exact que nous croyons à la nécessité de maintenir au cœur de la psychanalyse ce qui lui est le plus essentiel, à savoir " un perpétuel principe d'inquiétude, de mise en question, de critique et de contestation ". (1) Il est vrai aussi que nous aimerions voir le mouvement EGP évoluer plus vite et plus nettement vers un fonctionnement sur le mode d'un réseau non hiérarchique. Nous concevons fort bien que ce genre d'approche puisse susciter des craintes et des résistances importantes en France comme à l'étranger mais nous ne pensons pas qu'un renouveau de psychanalyse puisse advenir sans une période intermédiaire de déstabilisation et nous croyons par ailleurs conforme à l'esprit des EGP d'accompagner cette aventure d'un continuel regard réflexif. Regard qui, de notre point de vue, ne saurait exclure la bonne humeur, l'humour et la plaisanterie fraternelle.

Le bon vieux temps où il vous aurait suffi de rédiger une lettre de cachet pour embastiller quelques-uns des responsables du groupe Axes et Cibles est révolu. Nous voilà embarqués avec vous jusqu'à Rio sur le même bateau… Pour échapper à ce triste sort, il vous reste le recours à l'avion, sans que cela vous garantisse pour autant contre le choix de la mauvaise compagnie.

En cette fin de courrier, c'est au secrétaire des Amis que je m'adresse très officiellement pour lui demander s'il veut bien essayer d'organiser avec ses collègues et son président dans les mois prochains une réunion de travail entre les responsables de groupes afin que nous puissions avoir l'intelligence de ne pas nous enfermer et de ne pas enfermer les EGP dans une impasse de développement puisque la crédibilité d'une structure qui ambitionne d'offrir un espace de dialogue pour des groupes en discorde passe évidemment par sa capacité à donner l'image de conciliations possibles entre ses diverses composantes.

Bien cordialement à vous,

Anne-Geneviève Roger
Membre de l'Association des Amis des EGP et coordinatrice du groupe Axes et Cibles Analytiques.
Adresse électronique : ag.roger@wanadoo.fr
Adresse postale : 5, Rue Daubigny 75017 Paris

(1) Michel Foucault M. Les mots et les choses Col Bibliothèque des Sciences Humaines, Ed. Gallimard, Paris ,1966, p 385.

RÉACTION de MICHEL JUFFÉ

Paris le 03/04/03

Dans l'argument qu'il envisage de proposer pour Rio et qu'il intitule Par quel processus la psychanalyse fait-elle appel aux " Etats Généraux " ?, Francis Capron, animateur du groupe Subjectivus, vilipende un autre groupe de réflexion également adhérant aux Amis des EGP, à savoir Axes et Cibles Analytiques. Estimant que les EGP de l'an 2000 ouvraient une ère de " majorité " de la psychanalyse, " donc sa liberté de penser et d'associer librement sans alibi ", il s'empresse de limiter aussitôt cette liberté de penser (et surtout d'expression de la pensée) en nous expliquant quel est le " bon " sens des EGP et le " mauvais " sens. " A méconnaître dans l'Histoire que l'entreprise de la toute jeune assemblée constituante était de promouvoir des talents par l'abolition des privilèges, donc d'établir une laïcisation de l'aristocratie (aristokratia : gouvernement des meilleurs. Aristos : le meilleur) et la fin d'une souveraineté théocratique (royauté de droit divin) par une démocratisation des débats, certains ont vu une possibilité d'affirmer leur volonté d'emprise au nom d'une pseudo-démocratie participative " susceptible de remettre en cause l'habituelle césure entre minorité dirigeante et majorité dirigée ". En conséquence de quoi, l'ombre du " comité de salut public " a plané d'entrée de jeu sur les Etats Généraux de 1789 par l'incompréhension foncière de l'entreprise qui était d'établir la suprématie des talents en lieu et place d'une souveraineté royale et d'ordre divin. "

Voyons de plus près en quoi consiste " l'incompréhension foncière de l'entreprise " et s'il est question de compréhension ou d'autre chose.

Commençons par la citation incriminée, rétablie dans son contexte : " Persuadés que l'avenir de la psychanalyse passe par une confrontation à d'autres disciplines et par la prise en compte des enjeux politiques, sociaux et culturels du monde contemporain, nous adhérons au projet général de ce mouvement qui vise à " créer les conditions d'une nouvelle réflexion sur la psychanalyse, sur ses rapports avec les autres disciplines et sur les relations des psychanalystes entre eux. ", et sommes favorables à l'idée d'entreprendre dans la société analytique une expérience de démocratie participative susceptible de remettre en cause l'habituelle césure entre minorité dirigeante et majorité dirigée. "

En clair nous voulons dire ceci : la fait d'adhérer à une association ou à un mouvement, s'il implique une discipline collective, n'implique pas un lien de subordination et encore moins d'asservissement à des instances dirigeantes de cette association, ce d'autant que ces instances sont élues.

La remise en cause de la césure entre dirigeants et dirigés n'est pas l'idée des égarés de la Révolution et ne participe pas d'une volonté d'emprise infantile (ce que laisse entendre qu'elle serait liée à la prégnance du principe de plaisir), elle est inscrite dans la plus lointaine tradition de philosophie politique. C'est Aristote qui écrit : la prudence est la vertu du gouvernant et l'opinion vraie celle du gouverné. " Car le gouverné est comme le fabricant de flûtes, alors que le gouvernant est comme le flûtiste qui les utilise. " (Les politiques, GF, 1990, p. 220). Le " meilleur ", dans l'ancien temps comme aujourd'hui, est celui qui excelle en un art, notamment l'art de la guerre. Les stratèges, toujours selon Aristote, doivent d'abord avoir du talent. Mais non les dirigeants membres de l'Ecclesia : ceux-ci doivent être " prudents ", car leur tâche est de maintenir la Cité en bon état. Ailleurs Aristote exige d'eux " de la sympathie pour la constitution ". Cette distinction entre " talent " et " prudence " n'est pas retenue par F.rancis Capron. Peut-être la pense-t-il archaïque ? Nous l'invitons alors à lire Pierre Rosanvallon (par exemple Le sacre du citoyen, Gallimard, 1990) lorsque celui-ci déclare que le propre de la citoyenneté post-révolutionnaire c'est qu'elle n'exige aucune " compétence ". Peut être électeur et éligible toute personne majeure jouissant de ses droits civiques : il n'est pas demandé de posséder un " talent " particulier. D'où Francis Capron nous sort-il cette " aristocratie laïque " ? Sûrement pas des auteurs qui ont été partie prenante ou précurseurs ou commentateurs des " Etats Généraux " de 1789. On chercherait en vain chez Montesquieu, chez Rousseau, chez Sieyès, chez Condorcet, etc. cette idée d'aristocratie laïque. L'aptitude exigée du citoyen est de bien se servir de sa raison, de s'affranchir des miasmes de la superstition et, comme le dit Kant, d'oser penser par soi-même.

On ne la trouvera pas plus dans les textes de l'Assemblée Constituante de 1789. A commencer par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789. Dont l'article premier est : " Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. " Les articles suivants ne contiennent pas la moindre allusion à une " aristocratie laïque " ou à une " promotion des talents ". " Distinctions sociales " ne veut pas dire " aristocratie laïque ".

Francis Capron ne semble pas prendre en compte que le mouvement révolutionnaire et la mise à bas d'un régime corrompu n'étaient pas une œuvre d'art mais un acte politique. Sa réflexion gagnerait intégrer la distinction entre " œuvre " et " action ", distinction elle aussi fort ancienne et très bien explicitée par Hannah Arendt (Condition de l'homme moderne, Calmann-Lévy, 1963) : l'œuvre est le résultat de la " mise en œuvre " de talents, elle est du " faire ", et c'est le meilleur du faire qui enrichit la collectivité. Que la psychanalyste laisse éclore des talents afin de donner lieu à des œuvres originales est à encourager, mais cela n'a pas grand chose à voir avec des Etats Généraux. L'action, c'est l'être ensemble des humains, c'est la recherche du bien commun (appelé aussi intérêt général). On peut très bien comprendre que des dirigeants politiques, des hauts fonctionnaires, etc. aient la prétention d'exceller dans la " mise en œuvre " des politiques publiques. En revanche lorsqu'ils prétendent être seuls aptes à légiférer, à décider de ce que doivent être ces politiques publiques, à en évaluer les effets, ils confondent œuvre et action : c'est un abus d'autorité.

Décidément non : les Etats Généraux de 1789 n'ont eu ni pour intention ni pour résultat de promouvoir les talents d'une " aristocratie laïque ". Que la persistance des mœurs, des lois et de l'organisation du pays (la France) ait promu une nouvelle aristocratie, moins dépendante de l'Eglise catholique, est un effet de la Révolution française mais non son terme : la démocratie est loin de ce qu'elle pourrait être, l'Etat de droit est encore balbutiant, la polyarchie (l'autorité partagée) n'est encore qu'un vœu pieux… mais, en termes politiques, l'aspiration à une " aristocratie laïque " n'est que la nostalgie d'un régime d'Ordres. Nostalgie ou - dans le cas de la psychanalyse - constat ? Ce serait un constat si, dans le monde de la psychanalyse, seule une " aristocratie laïque " avait droit à la parole. Est-ce le cas ?

On peut le craindre quand on se demande ce que signifie " aristocratie laïque ". Ce terme n'est employé, par les historiens, que pour décrire une aristocratie non-cléricale, une aristocratie qui n'est pas soumise au pouvoir des évêques et du Pape ; il n'a donc de sens que par l'opposition entre une aristocratie cléricale et une aristocratie laïque. Il y est surtout fait allusion à propos des empiétements des uns sur les autres : parfois l'aristocratie laïque s'empare indûment des biens du clergé, parfois l'aristocratie cléricale annexe les biens des laïcs. Hors de ce contexte, il est difficile de cerner ce que peut signifier l'expression " aristocratie laïque ". En tous cas, on voit mal quel pourrait être le rapport avec une quelconque " abolition des privilèges ", puisqu'il s'agit d'une lutte entre clercs et chevaliers, entre Papes et Rois et donc d'une répartition de bénéfices et de privilèges.

Toute une partie de l'argumentation de Francis Capron est par ailleurs sous-tendue par une assimilation entre théocratie et royauté de droit divin, ce qui est un peu surprenant étant donné que l'histoire des rois de France, par exemple, est celle de l'opposition progressive, et triomphante, à toute théocratie. Etre monarque " de droit divin " c'est précisément s'affranchir de la tutelle de l'Eglise et contrecarrer sa mainmise sur les royaumes chrétiens. Toute l'histoire de l'Europe entre les XIe et XVIe siècles est jalonnée par le triomphe de la papauté (à partir de Grégoire VII), puis son échec. Les doctrines de Dante, de Bodin, de Hobbes, de Spinoza, etc. sont en partie bâties pour légitimer l'idée du " roi souverain en son royaume " et non subordonné au Pape ou à quelque autorité ecclésiastique que ce soit.

Venons-en aux Etats Généraux de 1789. Comment ont-ils pu se transformer en Assemblée Constituante ? Grâce au bas clergé ! En effet, les élus du tiers-état étaient égaux en nombre à ceux des deux autres ordres réunis. Pour former l'Assemblée nationale qu'ils réclamaient - chaque membre devenant doté d'une voix et les votes étant additionnés par personnes et non plus par ordre - il leur fallait des alliés. Ils les trouvèrent parmi les membres du bas clergé, qui souffraient notamment de l'impossibilité d'accéder aux hautes fonctions ecclésiastiques s'ils n'étaient pas nobles, et voulaient que les évêques soient choisis selon leur valeur et non selon leur naissance. Lors de la réunion des Etats Généraux sur 296 représentants du clergé, 208 sont issus du bas clergé. Le 19 juin 1789, 127 d'entre eux rejoignent le tiers ; le 24 juin, ils sont 150. Puis une partie de la noblesse les suit. Le premier président de l'Assemblée nationale, élu le 3 juillet par 700 voix sur 793, est l'archevêque de Vienne Lefranc De Pompignan, avec pour secrétaires l'abbé Grégoire et l'abbé Sieyès. L'aristocratie laïque et l'aristocratie cléricale ont fait front commun pour éviter la réunion de l'Assemblée nationale.

Où en sont les Etats Généraux de la psychanalyse ? Un bas clergé pourrait-il s'exprimer en sorte qu'allié à un tiers-état, nous passions à une Assemblée internationale ? Qui est ce bas clergé ? Qui forme, en psychanalyse, le tiers-état ? Sans réponse à ces questions, il y a de fortes chances qu'une succession aussi longue qu'on voudra de réunions des EGP ne nous sorte pas de l'Ancien Régime. Si l'entreprise ne consiste qu'en une " laïcisation de l'aristocratie ", ou bien cela veut dire qu'il est question de bousculer quelque peu les hiérarchies en place (mais il ne s'agit alors que modifier la haute cléricature de la psychanalyse - une révolution de palais pontifical, rien de plus) ou bien cela ne veut strictement rien dire.

Pour aller au fond du problème, ce que le tiers état et le bas clergé reprochaient à l'aristocratie laïque et cléricale n'était pas de jouir de privilèges mais d'en abuser, car ils perduraient sans la contre-partie exigible : protéger les plus faibles, les nourrir en cas de besoin, rendre la justice de manière équitable, etc. Francis Capron rappelle à ses lecteurs que Aristos signifie " le meilleur ". Ce qui amorce déjà une distorsion puisqu'en grec ancien, aristos signifie tout simplement " meilleur, excellent, suprême " et sert d'ordinaire à qualifier d'abord une action et non une personne. La racine ari-, indo-européenne, désigne la totalité d'une société, l'assemblée amicale, par exemple celle qui préside aux mariages. Il est bien possible que le sens " excellent " soit dérivé de cette excellence - pour la société - qu'est l'union de tous ses membres. Auquel cas l'aristos n'est pas une personne meilleure que les autres, mais le " meilleur ", l' " excellent " qui naît de l'union de tout le peuple et, par suite, est appelé aristos celui qui favorise une telle union. (cf. Emile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes I, Minuit, 1969, pp. 372-373). Auquel cas Francis Capron, qui favorise la division et pratique la discrimination ne se comporte pas en aristos.

A bien lire les deux derniers paragraphes de son texte, on découvre peut-être son fond à lui : n'est habilité à parler de psychanalyse, en transmettant " l'essentiel de sa visée " que ceux qui peuvent se targuer d'une " filiation généalogique " (que pourrait bien être une filiation non-généalogique ? Peut-être Francis Capron croit-il que " généalogique " veut dire " de noble extraction " ?), autrement dit, se réclamer de célébrités. N'est-ce pas précisément ce que les curés reprochaient au haut clergé en 1789 : on ne pouvait devenir évêque que par la naissance et non par la valeur ? La naissance, en l'occurrence, consistant à avoir été l'analysant, le " contrôlé ", l'élève ou le courtisan d'une célébrité de la psychanalyse et à s'en réclamer comme titre de gloire. Quelle valeur, quels talents peuvent-ils bien surgir d'une telle servilité ?

La démocratie participative n'est pas une revendication extrémiste venant signifier une volonté d'emprise mais une forme de démocratie qui accompagne toujours la démocratie représentative : l'une ne peut aller sans l'autre, leur poids relatif dans les décisions d'orientation variant d'une société à l'autre. Pour en savoir plus à ce sujet, il suffit de lire, un peu, trois siècles d'écrits philosophiques et politiques qui traitent : des relations entre pouvoirs publics et société civile, de la citoyenneté active, de la liberté d'expression, etc. Nul psychanalyste n'est tenu d'être érudit ou même simplement averti en matière de pensée politique ; mais s'il s'en mêle, il doit s'instruire un minimum à ce sujet : ce n'est pas un savoir qui jaillit tout seul de l'inconscient ! Si, à présent, emprise il y a - ou menace d'y avoir - au sein de la branche française des EGP, il semblerait qu'elle soit plus à chercher du côté de ceux qui abusent de leur pouvoir (par exemple en utilisant en tant que responsable d'un groupe un texte non encore publié qu'ils n'ont pu connaître que comme secrétaire général d'une association), font pression pour retarder ou empêcher la parution des écrits qui ne leur plaisent pas, qui exigent l'allégeance (ne serait-ce que par citations obligatoires) aux " grands " du moment, qui décident (ou voudraient décider !) du " psychanalytiquement correct " dans le choix des mots, des concepts et des références… et condamnent ainsi la psychanalyse à la stérilité et à une mort doucement programmée.

Michel Juffé
Adhérent de l'Association des Amis des EGP et coordinateur du groupe Axes et Cibles Analytiques.
adresse électronique : mjuffe@noos.fr
adresse postale : 6, rue Pierre Gourdault 75013 Paris

REMARQUE DE J. LETONDAL

Paris le 4 Avril 2003

Appel aux EGP de RIO 2003 :

A Monsieur Francis Capron

J'ai peu de choses à ajouter à ce que vous ont répondu Anne-Geneviève Roger et Michel Juffé à votre texte "Par quel processus la psychanalyse fait-elle appel aux " Etats Généraux " ". Je ne ferai qu'une citation et une remarque.

1) Citation de la convocation, par René Major, des premiers Etats Généraux de la Psychanalyse de Paris 2000, qui se passe de commentaire :

" Toutefois, malgré sa force et sa vitalité nettement affirmées en cent ans d'expérience, il est dans la nature même de la psychanalyse - et de la mise en acte de l'inconscient - de susciter de constantes résistances.

Rien n'y échappe. Et les institutions psychanalytiques qui se sont créées pour préserver l'héritage freudien et promouvoir la recherche analytique ont souvent engendré des rigidités qui vont à l'encontre du but qu'elles poursuivent. L'institution est appelée à être conservatrice et la démarche analytique, au contraire, à être novatrice, voire subversive. Un équilibre entre ces tendances opposées et les inévitables tensions qu'elles soulèvent est loin d'être aujourd'hui préservé. Le pouvoir qui se développe au sein des institutions repose trop souvent sur le manque de résolution des transferts, sur l'allégeance à une idéologie dominante et à son code langagier, qui servent plutôt à préserver les contrôles sociaux et bureaucratiques qu'à ouvrir de nouvelles frontières à la recherche et à l'extension de nos connaissances. L'action des organisations pour corriger ces déséquilibres, lorsqu'elle se manifeste, reste le plus souvent au service de l'institution."

2) D'autre part, la référence historique aux Etats Généraux (1788-1789) qui ont précédé la Révolution française me paraît pleine d'ambiguïté et de pièges et je conteste l'interprétation que vous en donnez dans le cadre du groupe "Subjectivus ". En participant aux EGP de Paris 2000, j'ai ressenti un immense espoir, celui de voir rassemblés pour des échanges féconds les différents courants psychanalytiques. J'y ai vu le prologue à un vaste mouvement de "confrontation" des pensées et des écoles psychanalytiques à l'échelle planétaire, confrontant les théories ainsi que les différentes références philosophiques et culturelles des psychanalystes dans un esprit pluraliste, au-delà des sectarismes. Pour moi, les EGP ne sont pas nés d'un mouvement de l'inconscient mais d'une volonté de se distancier de la horde primitive, d'atténuer les pulsions d'emprise dominatrices et destructrices des chefs et des groupes par des échanges " civilisateurs " à réitérer sans cesse (Malaise dans la Civilisation).

Mais nous ne sommes pas, en principe, dans la logique révolutionnaire des Etats Généraux de 1789, d'abolition, par l'insurrection, des privilèges féodaux, nous sommes plutôt dans une logique des contre-pouvoirs (Miguel Benasayag), qui est celle des mouvements citoyens du monde actuel. Evidemment toutes les régressions sont possibles dans nos structures mais il faut qu'elles soient nommées comme telles (Helena Besserman Vianna).

J'espère que cela donnera lieu à débat dans le cadre des EGP de Rio.

Jacques Letondal
Adhérent de l'Association des Amis des EGP et coordinateur du groupe Axes et Cibles Analytiques.
Adresse électronique : jletondal@noos.fr

Adresse postale : 64 rue de la Glacière 75013 Paris